Développer un nouveau partenariat Europe Afrique
Il y a longtemps que les relations entre l'Europe et l'Afrique sont axées sur le commerce et l'aide au développement, c'est là un héritage du passé colonial.
Ce partenariat est maintenant en passe de devenir plus équilibré, reflétant la prise de conscience que l'avenir sera défini par le partage des risques et des objectifs communs. La perception qu'a l'Europe du continent africain s'écarte progressivement des anciennes relations profondément marquées par l'histoire pour favoriser plutôt la proximité géographique.
Au cours de ce nouveau siècle, le véritable fossé sera moins celui qui existe entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres que le fossé qui s'élargit actuellement entre les pays vieillissants préoccupés par leur propre sécurité et les pays jeunes obsédés par leurs perspectives économiques.
Le véritable risque est celui d'un monde dans lequel les perspectives d'avenir des seconds seraient toujours perçues comme allant à l'encontre de la sécurité des premiers. La réalité est que la sécurité et la croissance du continent européen vont dépendre de plus en plus de la stabilité et du développement économique de l'Afrique.
Il est bon de ne pas perdre de vue plusieurs faits qui coulent plus ou moins de source. Aucun continent n'est plus proche de l'Europe que l'Afrique, et pas seulement par la géographie, mais aussi par l'histoire, les langues communes, et le mélange des peuples et des cultures.
L'Afrique est le continent où sont concentrés à la fois des risques et des potentiels considérables. Tout d'abord, il faut mentionner les pressions migratoires trop souvent présentées crûment aux opinions publiques européennes comme des Africains pauvres cherchant à fuir vers le Nord, vers une Europe prospère ; l'image qui persiste dans les mémoires est celle de grappes de gens accrochés aux grilles des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en Afrique du Nord.
Aujourd'hui, les deux tiers des habitants du continent africain sont âgés de moins de 25 ans. À court terme leurs perspectives d'emploi et leurs niveaux de vie paraissent bien sombres et ils sont virtuellement non-existants à moyen terme. Les deux tiers des états africains sont parmi les 50 pays du monde où la croissance démographique entre maintenant et 2010 sera supérieure à 2%. La population africaine est déjà deux fois et demie supérieure à la population de l'Europe mais le revenu annuel moyen d'un habitant de la zone euro est de 27 350$, soit dix fois celui d'un Africain pour qui la moyenne est de 2 540$. La sécurité sanitaire est également en jeu : les Africains ont la plus grande proportion de maladies transmissibles au monde. L'équilibre environnemental est tout aussi problématique, avec une désertification rapide, la déforestation, l'assèchement progressif des grands fleuves et la menace croissante que représentent maintenant les maladies phytosanitaires sur ce qui reste un continent à prédominance agricole.
La menace de terrorisme en Afrique, comme nous l'a récemment rappelé l'annulation du rallye Paris-Dakar, n'est pas nouvelle et elle est bien antérieure à l'attentat contre les tours jumelles de New York en septembre 2001. Il y a eu le crash de l'avion d'UTA dans le désert du Ténéré en 1989 puis les attentats à Dar-es-Salaam et Nairobi en 1998.
Mais si les risques sont élevés en Afrique, le potentiel est tout aussi formidable. Pour commencer, il faut compter avec les ressources naturelles du continent. Les hausses considérables du prix des matières premières, en particulier dans le secteur de l'énergie et de l'exploitation minière semblent vouloir s'installer dans le temps. Le sol d'Afrique recèle des richesses potentielles qui sont toujours largement inexploitées, en raison des structures industrielles et commerciales limitées et des différentes crises qui ont secoué les principaux producteurs. Néanmoins, l'Angola, la République démocratique du Congo, et même le Soudan du Sud vont vraisemblablement utiliser leurs perspectives d'exploitation minière pour attirer de nombreux « nouveaux amis ».
Dans le même temps, la forte croissance démographique est une ressource pour les pays africains. Même si cette croissance signifie qu'à court terme il existe un risque économique et social très réel, elle recèle aussi la promesse d'expansion des marchés en termes de consommation et le développement des infrastructures. Depuis l'année 2000, la croissance économique moyenne du continent africain a été plus de trois fois supérieure à la moyenne du continent européen : 4,8% en moyenne pour l'Afrique contre 1,4% pour la zone euro. Dix-neuf pays africains sont parmi les 50 pays qui ont réalisé les taux de croissance les plus élevés au cours des 10 dernières années. Et qui plus est, l'augmentation de la moyenne des revenus africains, qui a commencé à afficher une croissance positive au milieu des années 1990, est maintenant en train de s'accélérer.
Le potentiel considérable de l'Afrique n'est pas passé inaperçu. Dans l'ensemble, les aides au développement en provenance des gouvernements donateurs traditionnels ont diminué, mais à la place le continent africain est en train de gagner rapidement de nouveaux partenaires plus diversifiés. De grandes fondations, les fonds souverains en particulier, y investissent maintenant lourdement. La participation des grands bailleurs émergents » (d'abord et avant tout la Chine, mais aussi l'Inde, le Brésil et même l'Iran et le Venezuela) est empreinte d'un accent très prononcé sur la solidarité politique avec, et c'est un point crucial, un accent supplémentaire sur la souveraineté des états partenaires, ce qui, en pratique, signifie qu'il n'existe aucune condition quelle qu'elle soit concernant la gouvernance politique ou économique.
La Chine, par exemple, a récemment accordé un prêt de 5 milliards de dollars US à la République démocratique du Congo pour financer la construction de l'infrastructure (par des sociétés chinoises), et ce prêt est remboursable en droits miniers. Plus de 700 sociétés chinoises sont maintenant présentes en Afrique, et elles y ont déjà engagé plus de 8 milliards de dollars d'investissements. Au cours du premier sommet Chine-Afrique à Beijing dans le courant de l'automne 2006, la Chine a annoncé la création d'un fond de développement de 5 milliards de dollars, elle a également ouvert le marché chinois à l'importation hors taxes de 440 produits africains et elle met 4 000 bourses par an à la disposition des étudiants africains.
Les investisseurs des États-Unis, qui depuis la fin de la guerre froide avaient semblé désireux de se retirer du continent africain, se mettent maintenant à réinvestir lourdement. Leur but est d'améliorer la sécurité de leur approvisionnement en énergie, de contrer la menace du terrorisme, d'élargir le champ de la promotion des valeurs chrétiennes et démocratiques, et d'offrir une alternative à la présence croissante de la Chine.
Dans cet environnement de plus en plus compétitif, les relations entre l'Europe et l'Afrique doivent s'appuyer essentiellement sur la logique de l'intérêt commun. Une fois de plus, l'Europe doit mobiliser son intérêt pour l'Afrique, avec une approche radicalement différente, et le passage à une gestion partagée d'objectifs communs plutôt que l'immixtion dans les affaires intérieures de l'Afrique. Que ce soit au Zimbabwe ou en Côte d'Ivoire, les interventions des anciennes puissances coloniales semblent avoir aggravé les crises plus souvent qu'elles ne les ont résolues. Si ces interventions ont eu un effet, c'est l'effet inverse en encourageant une plus grande solidarité nationale et régionale. Dans le même temps, l'Espagne, l'Allemagne et les pays scandinaves font preuve d'un intérêt croissant pour le continent africain, tout comme, et cela est quelque peu inattendu, les nouveaux États membres de l'UE. La présidence slovène, par exemple, porte un vif intérêt au problème du Darfour.
Parmi les principaux sujets d'intérêt communs à l'Europe et à l'Afrique, le plus évident est la migration. Les conférences de Rabat et de Tripoli en 2006 ont rassemblé au même niveau les pays d'origine, les pays de transit et les pays de destination. Ces réunions se sont concentrées sur les liens entre la migration et le développement et, du côté européen, on a tenté d'attirer l'attention sur le fait que la migration illégale perturbe aussi l'équilibre de la population des pays africains. L'Espagne, qui jusqu'à récemment était encore un pays d'émigration, joue un rôle fondamental pour mettre ce problème en lumière.
L'Union européenne commence aussi à démanteler le mur qui depuis longtemps séparait les politiques d'aide au développement des politiques de sécurité ; elle privilégie maintenant un rapport étroit entre les deux, particulièrement en Afrique. L'UE est consciente du besoin urgent de lier la sécurité et le développement lors des tentatives de résolution des crises. C'est ce qui a amené à mettre en place la « Facilité de paix » en 2004 pour financer les opérations de maintien de la paix menées par l'Union africaine, ou l'Opération Artémis en République démocratique du Congo au cours de l'été 2003. C'était la première opération militaire européenne en dehors du territoire européen et indépendamment du soutien de l'OTAN. L'opération de l'EUFOR au Tchad oriental a procédé de cette même approche. Ceci dit, si l'UE veut accélérer le processus d'intervention dans les crises, il faut qu'elle souligne, et prouve, auprès des protagonistes d'un conflit que les dividendes de la paix seront vite plus importants que les intérêts la guerre. L'UE ne doit pas attendre la fin d'une crise pour mobiliser ses ressources en faveur du développement.
L'adoption au sommet européen de Lisbonne en décembre dernier de la Stratégie commune UE-Afrique, lancée à l'origine comme une « Stratégie pour l'Afrique » est un exemple du profond changement opéré dans l'approche européenne. L'énergie, le changement climatique, la migration, l'emploi, la mobilité et la gouvernance démocratique sont concernés par les principaux partenariats qui reflètent cette nouvelle logique du partage des intérêts euro-africains.
Mais c'est une stratégie commune qui reste à être mise en place. Elle a encore beaucoup de progrès à accomplir sur la difficile question des accords de partenariats économiques. Elle ne va pas révolutionner du jour au lendemain la relation entre les deux continents, mais elle a le mérite de poser les principes des échanges entre partenaires qui, s'ils ne sont pas à part égale, sont au moins complémentaires. Cela nous permettra tout au moins d'évaluer nos capacités collectives pour construire un « espace euro-africain ».